Égypte ancienne : thématiques
Momies et momification : vivre après la mort
Origines de la momification
La croyance égyptienne reposait sur la constitution du défunt, qui répondait à sept principes : le khet (le corps), l’ib (le cœur), le ka (« l’énergie vitale individuée »), l’akh (« esprit lumineux, étincelle divine »), le ren (le nom), le shout (l’ombre), et le ba (la « possibilité de l’interface entre le visible et l’invisible, potentialité de manifestation »). Le ka est souvent — à tord ? — appelé « double » du défunt : sa représentation est celle du défunt, dont deux bras se lèvent sur sa tête. Aussi le défunt doit survivre dans son intégrité dans l’autre monde, et donc conserver son corps intact. La conservation unifiée de ces « éléments » semble être une explication de la systématisation progressive de l’emmaillotement.
La momie devient « tut », l’image du défunt au même titre que les statues. Elle sert de réceptacle à son esprit.
Le rituel de l’embaumement nous est connu aujourd’hui par deux papyrus fragmentaires, le premier étant le Papyrus Boulaq III conservé au Musée du Caire, datant du Ier siècle av. J.-C., et le second conservé au Musée du Louvre, le papyrus n° inv. 5158 conservé au Louvre et datant de la deuxième moitié du Ier siècle av. J.-C.. Ils comportent tous deux onze chapitres divisés en deux parties : d’une part, une sorte de « manuel » à destination des embaumeurs expliquant les techniques et outils, et d’autre part des textes funéraires et liturgiques à prononcer à toutes les étapes de la momification.
Le « mythe d’Osiris » qu’on a trop souvent déclaré comme la légende fondatrice de la pratique de la momification n’en est en fait que l’expression tardive, et la légitimation de la pratique. L’embaumement s’est développé bien avant son rattachement au mythe.
Les premières momies
Aux balbutiements de la civilisation égyptienne, dès la période prédynastique, les premiers Égyptiens enterrent leurs morts à même le sable. Sous l’action combinée de la chaleur ambiante, de la sécheresse et du sable dessiccateur, la peau se dessèche sans se décomposer, et produit un effet de conservation surprenant.
À cette période, on enterre tous les vivants, qu’ils soient hommes ou femmes, enfants, personnes de haut rang ou non, etc.. Les sépultures présentent un dispositif composé de vases et céramiques attenantes à la dépouille, ce qui témoigne déjà d’un rite funéraire élaboré, où le défunt aura besoin d’objets usuels de la vie quotidienne dans l’autre vie.
De nombreux cimetières préhistoriques et prédynastiques ont été découverts, dénombrant parfois plusieurs centaines de tombes : Merimdé, Ouadi Bigla, El Omari, Toura (600 tombes), Geiza, Matmar, Badari, Mostagedda, El Amrah (600 tombes), Gebelein, Adaïma, Khomzam, etc..
L’une de ces « momies » avant l’heure, de l’époque de Nagada II, a été surnommée « Ginger » en raison de sa couleur de peau rousse et de ses cheveux, et se trouve actuellement au British Museum1, recroquevillée en position fœtale, et entourée d’objets de la même période (vases, couteaux, récipients divers).
On peut penser que ce phénomène naturel de conservation à amener les Égyptiens à essayer de le maîtriser, en utilisant des techniques mécaniques et chimiques, et surtout de manière accélérée, peu après la période prédynastique. L’état de conservation du corps laisse croire aux Égyptiens que le défunt vit encore, par delà la mort, puisque son enveloppe charnelle est préservée. Les Égyptiens craignaient la mort comme ils craignaient la décarnation, le démembrement ou la décapitation (les Textes des pyramides y font fortement allusion). Aujourd’hui subsistent des doutes : des corps de l’époque prédynastique découverts récemment montrent des traces de coupure nette des membres. L’une des théories serait que le défunt aurait été enseveli une première fois dans le sable pour être « momifié », puis désensablé, les membres séparés un à un, et à nouveau ensablé démembré pour évoquer les deux morts d’Osiris.
Élaboration de la momification artificielle
La plus ancienne trace de momification a été découverte sur un défunt de l’époque de Nagada II vers 3600 av. J.-C. à Hiérakonpolis (l’antique Nekhen). Dans ce cimetière d’ouvriers et de fermiers, on n’a retrouvé que des dépouilles de femmes, dont seules les mains et la mâchoire étaient momifiées. On gardera à l’esprit que le défunt doit pouvoir agir, parler et se nourrir dans sa « seconde vie » dans l’au-delà.
Dans la tombe n°71 d’Hiérakonpolis, la dépouille probablement âgée de 20 à 25 ans était recouverte d’un linceul de lin. Les mains et la mâchoire ont été momifiées, et l’étude radiographique ou exploratoire a révélée que les organes internes sont également enveloppés dans une bande de tissu. La conservation des organes internes étaient donc déjà une préoccupation dès la période prédynastique.
Dans la tombe n°16, une seconde femme d’environ 30 à 35 ans a des cheveux teins au henné, mais également les premières extensions de cheveux de l’Histoire. La première momie conservée dans un cercueil, et portant des traces de conservation de peau et de résine sur les os, est datée de la Ière dynastie (époque thinite).
L’inhumation des défunts au-dessus du niveau du sol, contrairement aux premières momies naturelles, va engendrer la décomposition de certaines d’entre-elles. C’est sans doute ce qui a déclenché la volonté de devoir conserver de manière artificielle les corps, et d’accélérer cette décomposition, puis de la fixer.
Durant la période prédynastique et l’Ancien Empire, l’expérimentation balbutiante n’a pas suffit à garantir la conservation des momies, qui se sont peu à peu dégradées. De fait très peu de momies de cette époque nous sont parvenues. La technique de préparation de la momie et de son emmaillotement évolue à travers le temps, s’inspirant de ce qui s’est fait auparavant et privilégiant les techniques rapides et efficaces. Il faudra mille ans pour parfaire la technique.
C’est au Nouvel Empire que l’art de la momification atteint son apogée. On en maîtrise tous les aspects, et les momies que l’on peut observer aujourd’hui sont incroyablement conservées. En 1881 et 1898, de nombreuses momies royales du Nouvel Empire ont été découvertes au sein de deux cachettes, où elles avaient été déplacées par les prêtres égyptiens trois mille ans auparavant. L’acte de ces prêtres combiné à la qualité du travail des embaumeurs nous permettent aujourd’hui de voir les visages des rois les plus célèbres du Nouvel Empire. La plupart de ces momies royales sont conservées au musée égyptien du Caire, dans la « salle des momies royales ». La momie de Séthy Ier est sans doute la plus belle, au regard noble et élégant. Celle de son fils, Ramsès II, qui est décédé tardivement, est majestueuse et arrogante, en dépit de son vieil âge.
À l’époque ptolémaïque, puis romaine, la demande de momification est beaucoup plus large. En parallèle de cela, aucun progrès technique n’est effectué. Les momies finissent par noircir (notamment à cause de l’usage de bitume) ou s’altérer. Ils arrivent parfois que les momies soit fausses : l’embaumeur ayant abîmé — voire égaré ! — le corps, il substitue celui-ci avec des os d’autres défunts, ou tout simplement en modelant la forme de la momie sans aucun corps, avec du lin ou du tissu.
Lieux de momification
Après l’exposition en public du chagrin familial, le défunt est amené rapidement depuis sa maison vers la place de l’embaumement, conventionnellement située sur la rive Ouest. À partir de l’Ancien Empire, le défunt est embaumé sous une tente, placée stratégiquement selon deux critères : elle doit être à proximité d’une source d’eau — en l’occurrence le Nil — pour pouvoir procéder aux divers lavages du défunt et au nettoyage du matériel ; elle doit aussi se situer à proximité de la nécropole pour éviter un trop long déplacement pour la mise au tombeau. À la Basse Époque, des constructions de briques, appelées « Place Pure » (Ouâbet, wAbt), isolées et placées du côté des nécropoles, se substituent aux tentes.
La confection de la momie
Les procédés nous sont rapportés par Hérodote, Porphyre, Diodore de Sicile et Plutarque. Ces étapes ont sans aucun doute varié dans le temps, et c’est ici l’un des déroulements qui nous est connu.
Dès la IVe dynastie, on trouve un « Supérieur des Mystères » ou « Contrôleur des Mystères », personnage de haut rang présidant à la momification, secondé par le « Chancelier Divin », lui-même assisté par un prêtre lecteur en charge de la lecture des formules incantatoires. Les supérieurs hiérarchiques portent un masque à l’effigie d’Anubis. La famille apporte le défunt aux embaumeurs. Mais même si généralement le corps est rapidement mis à disposition, Hérodote prétend qu’il arrive de manière anecdotique que les corps des femmes soient abusés avant de parvenir aux embaumeurs, surtout si elles sont particulièrement élégantes. Dans la description d’Hérodote, deux jours après le décès, un prêtre organise la cérémonie religieuse, marquant ainsi le début des rites de momification.
Le corps du défunt subit plusieurs traitement, du lavage, à l’assèchement, suivi de l’emmaillotement. Les paraschistes sont les premiers à intervenir sur le corps : ils ont la charge du nettoyage et du vidage du corps.
L’excérébration n’est pas encore répandue durant l’Ancien Empire. Par la suite, on utilise des crochets de bronze (Hérodote parle de « crochet de fer », mais le matériau n’est pas encore utilisé en Égypte) introduits par les narines, et perforant l’os ethmoïde. La forme et la longueur des crochets varient (jusqu’à quarante centimètres parfois). On peut supposer par ses nombreuses formes (simple pointe, spirale, ou crochet incurvé) que certains servaient uniquement à pratiquer une ouverture dans l’os ethmoïde, d’autres à « liquéfier » le cerveau, et les derniers à retirer l’organe cérébral.
Ensuite la cavité crânienne est enduite de résine, de bitume et d’onguents, et parfois de lin. Une cuiller est utilisée pour pratiquer cet enrobage, munie d’un côté d’un réservoir pour la mixture, et de l’autre de deux tubes introduits dans les narines.
Les Égyptiens concevant que la pensée était située dans le cœur, le cerveau n’est alors ni conservé, ni embaumé. Il arrive que l’on referme les narines à l’aide de grains d’aromates (poivre par exemple), et les ouvertures pratiquées à l’aide de résine naturelle.
Un prêtre scribe trace la zone où une incision va être réalisée sur le flanc du mort. Les paraschistes pratiquent ensuite une ouverture de huit à quatorze centimètres sur le flan gauche de la dépouille à l’aide d’une grande lame tranchante que l’on nomme communément obsidienne (autrefois pierre d’Éthiopie).
« Ensuite, avec une pierre éthiopienne aiguisée, ils fendent le flanc, font sortir tous les intestins de l’abdomen, le lavent avec du vin de palmier, le saupoudrent de parfums broyés et finalement le recousent après l’avoir rempli de myrrhe pure concassée, de cannelle et d’autres parfums, dont l’encens seul est exclu. » 2
Le choix du côté gauche résulte de deux critères : techniquement, les organes sont plus aisément retirés en pénétrant le bras par ce côté. En second lieu, le côté gauche est pour les anciens Égyptiens le côté positif, en contradiction avec le côté droit. À partir du Nouvel Empire, les organes internes sont prélevés, lavés avec du vin de palme, imprégnés d’onguents (de la myrrhe — commiphora myrrha — le plus souvent) et placés dans les vases canopes. À l’origine, ce sont de simples récipients aux couvercles soit nus et bombés, soit présentant une tête d’homme.
C’est au Nouvel Empire qu’apparaissent les têtes des quatre fils d’Horus sur les canopes. Ceux-ci portent l’effigie d’un des fils d’Horus et protège chacun les viscères : Qebehsenouf le faucon protège les intestins, Douamoutef le chien protège l’estomac, Hâpi le babouin protège les poumons, et Amset l’humain protège le foie. Les canopes sont utilisés jusqu’à la IIIe période intermédiaire. Avant et après l’utilisation des canopes, les organes sont souvent emmaillotés dans une bande de lin et replacés à l’intérieur du corps.
Interviennent ensuite les taricheutes, en charge de la dessiccation du corps. Les opérants font reposer le corps dans un bain de natron (constitué en proportions variables de carbonate de soude, de bicarbonate de soude, de chlorure de sodium, de sulfate de sodium et de sels minéraux divers — le natron provient du lac Natroum au Nord-Ouest du Caire) en principe durant soixante dix jours.
Il convient de considérer le bain de natron comme une hypothèse. Les égyptologues restent partagés sur le fait que le corps fut soit baigné dans une solution de natron, soit posé sur une table et recouvert de natron. De fait on cherche la solution dans le fait que les ongles de certaines momies étaient liés au cadavre par de petits fils noués. Des tests réalisés sur quatre pigeons prouvent peut-être l’utilisation du natron « sec » : les pigeons plongés dans des solutions d’eau et de natron ou de sel se sont décomposés de manière difforme ; les pigeons contenus sous un amas de natron ou de sel ont pris l’aspect des momies égyptiennes. On a retrouvé des petits sachets de lin contenant du natron dans certaines momies, confirmant la volonté de dessécher correctement le corps, y compris de l’intérieur. Ses propriétés antiseptiques et dessicatrices garantissent la bonne conservation du corps. Le natron élimine les corps gras contenus dans les chairs, et sert d’agent purificateur, d’où son caractère sacré et son utilisation dans les cérémonies religieuses. Il est encore utilisé de nos jours pour blanchir le lin.
Après 30 à 40 jours dans ce bain salé, le corps est lavé puis parfumé (myrrhe, herbes aromatiques, etc.). Il arrive qu’il soit aussi teint au henné, de couleur rouge pour les hommes, et de couleur jaune pour les femmes.
Pour que le corps conserve son aspect et ne s’affaisse, on le remplit, pour les plus riches, de lin de qualité supérieure, de graisse animale, de lichen (momie de Siptah et Ramsès IV), etc., et pour les moins aisés, d’argile, de chiffons, de sciure, voire même de tessons de poteries et de céramiques ! La momie de la reine Nedjmet (Nedjemet), épouse du roi Héri-Hor, à l’origine de la dynastie des rois prêtres, témoigne de la technique poussée à son extrême : elle apparaît avec des joues fortement rondes et exagérées.
Une fois l’opération achevée, une plaque de cire ou d’or (voire d’électrum), gravée d’un œil-oudjat garantissant l’intégrité, vient recouvrir l’incision. Les yeux sont souvent retirés, et remplacés par des prothèses réalistes, en verre, en pierre... ou par des oignons !
L’emmaillotement
Chaque membre du défunt est enveloppé de bandelettes de lin imprégnées de résine naturelle ou de gomme arabique issu de l’acacia, en commençant par les extrémités.
Suivant les pratiques, l’embaumeur-emmailloteur commence par les doigts en remontant le membre supérieur, puis les pieds de la même manière avant de finir par le corps et la tête. Il fallait probablement une quinzaine de jours pour achever le bandelettage. Sous les bandelettes sont placées des amulettes, positionnées sur des points stratégiques du corps, puis peu à peu avec le temps dispersées sans réel emplacement.
Les amulettes jouent un rôle primordial : comme « doublons » des organes élémentaires, elles garantissent au défunt de pouvoir voir, entendre, manger, bénéficier de ces pleines capacités. Le scarabée de cœur remplaçait le cœur, siège de l’âme ; le pilier-djed pour la colonne vertébrale (symbole de la stabilité et de la colonne vertébrale d’Osiris), etc..
D’autres amulettes sont préconisées dans la conservation « magique » du défunt : le nœud d’Isis (boucle de ceinture), ou nœud-tit, l’œil-oudjat (l’œil d’Horus arraché par son oncle Seth, laissant s’échapper une larme et une coulée de sang), la colonette-ouadj, le vautour Nekhbet, etc.. Certaines matières utilisées dans la conception des amulettes repoussaient les parasites nécrophages.
On remarquera les différences entre les momies précédant la IIIe période intermédiaire (cf. Momie de Ramsès II et Séthy Ier, Nouvel Empire, conservées au Musée du Caire) — ou les bandelettes consistent en un enroulement autour de chacun des membres — et les momies ptolémaïques ou romaines, ou l’enveloppe de bandelettes est effectué très souvent dans un sens vertical et horizontal afin de former des motifs à caractère décoratif : croisillons, chevrons, formes carrées, etc. (cf. momie de Pachery, d’époque ptolémaïque, conservée au Musée du Louvre).
Le Musée du Louvre conserve un grand nombre de bandelettes de momie portant les dessins et textes illustrant certains chapitres du « Livre des morts », le « Livre pour sortir au jour ». Derrière l’aspect « fonctionnel » de ces dessins et textes résident aussi un certain « art » dont les bandelettes sont devenues le support.
La momie terminée reçoit par la suite un masque de plâtre ou de matière plus noble (l’or, notamment) qui vient recouvrir le visage jusqu’alors sans expression. La plupart du temps cette représentation n’est pas celle du défunt, mais est idéalisée. Pour entrer dans l’autre monde, le défunt veut paraître éternellement jeune et beau.
Bien d’autres personnes interviennent à chacune des étapes de la momification, et ont par exemple la charge de la préparation des onguents, du natron, des bandelettes, etc.. Les « Enfants d’Horus » et les « Enfants de Kentyenirty » participent à la veillée funèbre et secondent les prêtres lors de la momification.
Momies d’enfants, de bébés et de fœtus
Les enfants royaux peuvent bénéficier d’une momification au même titre que leurs parents. Très peu répandus au Moyen Empire, on en trouve cependant de nombreux exemples au Nouvel Empire. La momification des enfants est beaucoup plus systématisée à l’époque romaine.
La momification des bébés et des fœtus n’est attesté qu’au Nouvel Empire. C’est un point fort important à considérer : momifier une personne, pour les anciens Égyptiens, revient à lui garantir une seconde vie dans l’au-delà. On se pose donc la question de savoir pourquoi un enfant mort-né ou un fœtus qui n’ont pas eu de vie terrestre bénéficieraient d’une seconde vie.
Le cimetière du village de Deir el-Médineh est organisé en étages sur le flanc de la colline : tout en haut sont enterrés les adultes, en dessous les adolescents, ensuite les enfants, et enfin les bébés, fœtus et ce que certains nomment tekenou, dont on ne sait pas encore traduire le sens exact (on a retrouvé des bandelettes, des tissus imbibés de sang, des bouts de viscères, etc.). Deux fœtus ont été retrouvés dans la tombe de Toutankhamon, tous deux contenus dans de petits sarcophages anthropoïdes. Ces fœtus sont actuellement en cours d’analyse. Le premier avait environ cinq mois, alors que le second était sans doute un enfant mort-né de 8 ou 9 mois. Tandis que le premier ne portait pas de masque funéraire (on l’a retrouvé plus tard à un autre endroit, mais il s’avérait trop petit), le second portait encore le sien. Les deux sarcophages portaient la mention « Osiris », témoignant de la volonté de faire survivre et renaître les deux fœtus.
Un troisième fœtus momifié a été retrouvé dans la tombe d’Amonherkhepechef, découvert à l’origine par l’égyptologue Schiaparelli dans une autre tombe et replacé dans celle-ci par la suite.
Momies animales
Certains scientifiques avaient émis l’idée que la momification animale avait pour seul but la nourriture du défunt dans l’au-delà. Cette théorie a été bien vite écartée avec la découverte de momies d’animaux domestiques et de nécropoles de centaines d’animaux. De fait on peut classer les momies animales en deux groupes : celles faites en l’honneur du dieu qu’elles représentent, et celles — comme les animaux domestiques — qui accompagnent le défunt dans sa tombe pour que sa vie soit dans l’au-delà la même que sur terre.
À la Basse Époque, la momification animale est fortement répandue. On momifie ainsi les animaux pour leur symbolique divine. On a constaté que certains des animaux été morts de manière violente, ce qui laisse penser à une exécution pour une offrande volontaire.
Les Égyptiens embaument les crocodiles (et parfois leurs œufs) du dieu Sobek, les chats de la déesse Bastet, les ibis de Thot, les faucons d’Horus, les scarabées de Rê-Khépri, les chiens d’Anubis, les taureaux d’Apis... Des momies de deux espèces différentes de gazelles, certaines conservées au Musée du Caire, provenant de Kom-Mereh et Kom-Ombo, étaient consacrées à Isis.
Momies végétales
La pratique est marginale (datée exclusivement du Nouvel Empire) et peu d’exemplaires nous sont parvenus : on trouve des graines, du pain, des céréales... qui servaient principalement d’offrandes au défunt. Cette offrande de « momies » végétales joue le même rôle que les stèles de l’offrande de l’Ancien Empire.
Représentations des techniques de momification
On a cru pendant longtemps que le métier d’embaumeur était répulsif et que de fait on ne représentait pas son métier. Mais trois — maigres — découvertes nous prouvent le contraire.
Sur le sarcophage de Djedbastetiouefânkh (dd-b3stt-iw.f-ˁnkh 3) sont représentées cinq scènes des étapes de la momification sur trois registres : 1. le lavage par deux hommes de la momie allongée dans un bain (certainement la déshydratation au natron) ; 2. le lavage par deux autres hommes de la momie debout (purification ? nettoyage du sel ?) ; 3. sans doute un rituel spécifique où deux hommes portant un bandeau suivent un homme à tête de chacal brandissant un ustensile devant la momie, posée la tête sur un chevet et reposant sur un lit à tête et pattes de lions ; 4. la momie entourée de ses bandelettes sur un second lit d’apparence léonine, au dessus des quatre vases canopes ; 5. un personnage anthropomorphe à tête de chacal s’abaissant au dessus du lit où repose la momie (deux objets étranges prennent place sous le lit). On notera qu’avant de porter les bandelettes, le défunt est représenté en noir, couleur de l’au-delà et du mort.
La seconde preuve se trouve dans la tombe de Tjay (ou Tchay) : quatre étapes du rite sont représentées. Elles ne sont pas clairement identifiables, faute de textes attenants, mais on peut probablement y discerner dans la partie supérieure gauche la décoration du sarcophage, dans la partie inférieure gauche des hommes déposant des onguents sur le sarcophage, dans la partie supérieure droite le bandelettage, et dans la partie inférieure droite ce qui pourrait être une éviscération.
La dernière représentation est située sur le papyrus n° inv. 3074 du Louvre : la momie est en cours d’éviscération.
Ces trois exemples nous démontrent donc que la momification n’était pas un sujet tabou, auquel cas les trois défunts ici présentés n’aurait osé en faire des représentations. On en déduit donc que la discipline ne faisait pas partie du protocole ou des thématiques de décoration. De cette conclusion, on se rapprochera du fait qu’aucune représentation de personnages pleurant le défunt, et non pas la momie, n’existe, hormis une représentation d’Aménophis IV Akhenaton et Nefertiti pleurant sur le corps de leur fille Maketaton décédée.
La disparition des momies
C’est à partir du IIe siècle ap. J.-C. que l’art de l’embaumement commence son déclin. Des momies coptes existent, mais même si l’on en connaît encore peu de choses ; elles ne sont pas éviscérées, et ne portent pas de bandelettes.
Un exemple intéressant de momie copte est visible au musée archéologique Léon-Alègre de Bagnols-sur-Cèze. À partir du Xe siècle ap. J.-C., la momification disparaît définitivement de l’Égypte.
Le déclin ne s’arrête — hélas — pas là. Au Moyen-Âge, les Européens organisent des ventes et un commerce sérieux et intensif de momies. Celles-ci sont d’abord grattées pour extraire la mummia (terme persan qui signifie « bitume », une sorte de résine provenant du Nord de l’Égypte), rare et chère en Europe, et servant à confectionner des baumes et onguents, dont on prétendait qu’ils apportaient jouvence... En effet la mummia soigne un grand nombre de maux du Moyen-Âge : mal aux oreilles, aux dents, aux reins et à l’estomac, rhumatismes, sciatiques, écrouelles, vermine, goitre... une efficacité contre tout qui explique sa popularité !
Par la suite, les vendeurs allèrent jusqu’à réduire les momies en poudre pour s’épargner le long travail de grattage, faisant disparaître à jamais des témoignages précieux de l’Histoire... Sur ce constat, le philosophe anglais Thomas Brown écrit au XVIIe siècle, non sans un certain humour noir : « [...] le pharaon est vendu sous forme d’onguents ».
Plus grave encore, certains allaient jusqu’à faire réaliser de « fausses momies » avec le corps de condamnés à mort de leur temps pour les revendre comme de vraies momies ! On leur retirait cerveau et entrailles, puis on les séchait au four avant de les tremper dans la résine.
C’est une trop forte offre des apothicaires face à la demande qui a entraîné le déclin de l’utilisation de momies comme remède. À partir du XVIIe siècle, les princes d’Europe pris de passion par la civilisation égyptienne, et sous l’impulsion nouvelle de la campagne d’Égypte de Napoléon, commencent à investir dans les collections de momies qu’ils exposent à leurs convives, en véritable cabinet des curiosités. Les musées eux-mêmes rivalisent pour être celui qui en possédera le plus grand nombre... et les plus belles. Et ainsi les sauver de leurs disparitions…
La mise au tombeau du défunt
Après l’intervention des embaumeurs, le corps du défunt est remis à la famille qui le place dans un sarcophage. Les nécrotaphes emportent le défunt jusqu’à sa dernière demeure. Des prêtres nommés choachytes procèdent à la cérémonie, et notamment au rite de l’ouverture de la bouche, et aux purifications d’Horus et de Thot. Hérodote, qualifié de « père de l’histoire », nous a transmis — de manière plus ou moins exacte, et parfois fantaisiste — le départ du défunt.
« Toutes les femmes de la maison se couvrent de boue (?) la tête ou même le visage ; puis elle laissent le cadavre dans la maison et courent par la ville en se frappant la poitrine et le sein nu, la robe retroussée, retenue par une ceinture ; toutes leurs parentes se joignent à elles. Les hommes se frappent et se lamentent de leur côté, dans une tenue semblable. Cela fait, on emporte le corps pour le faire embaumer. »
Dans l’ouvrage Contes populaires de l’Égypte ancienne rédigé par Gaston Maspero, on retrouve au sein des Mémoires de Sinouhit (plus connu aujourd’hui sous le nom de Sinouhé) une description du déroulement des funérailles. Les premières lignes précédant cet extrait précisent que le défunt a parcouru de son vivant « les pays étrangers, sortant de Kadimâ vers Tonou », et que « chaque pays [l]’a passé à l’autre ».
Le roi d’Égypte fait volonté que la dépouille soit rapatriée sur la terre pharaonique et que les funérailles se fassent selon leurs rites :
« Quand tu seras venu en Égypte et que tu verras la résidence où tu vivais, prosterne-toi face contre terre devant la Sublime Porte, et joins-toi aux Amis. Car aujourd’hui, voici que tu t’es mis à vieillir; tu as perdu la puissance virile et tu as songé au jour de l’ensevelissement, au passage à la Béatitude éternelle.
On t’a assigné des nuits parmi les huiles d’embaumement et les bandelettes, par la main de la déesse Taît. On t’a fait ton convoi au jour de l’enterrement, gaine dorée, tête peinte en bleu, un baldaquin au-dessus de toi ; mis dans le corbillard, des bœufs te tireront, des chanteurs iront devant toi, on exécutera pour toi les danses des bateleurs à la porte de ta syringe; on récitera pour toi les invocations des tables d’offrande, on tuera des victimes pour toi auprès de tes stèles funéraires, et ta pyramide sera bâtie en pierre blanche dans le cercle des Infants royaux.
Il ne sera pas que tu meures sur la terre étrangère, ni que des Asiatiques te conduisent au tombeau, et que tu sois mis dans une peau de mouton quand on fera ton caveau ; mais il y aura compensation pour l’oppression que tu as subie sur ton corps, quand tu seras revenu ici. »
La peau de mouton utilisée sur le défunt, quoique dans les rites de certaines civilisations voisines (tels que les Hyksôs), est un affront impitoyable en Égypte, où elle est considérée comme impure et dégradante. Seul le lin est utilisé pour les momies.
Notes
- ↑1 Predynastic Egyptian Man, EA 32751. Voir en ligne : British Museum Highlights
- ↑2 HÉRODOTE, Histoires, II, 86-87
- ↑3 Prêtre d’Amon à Karnak. Sarcophage en bois de sycomore recouvert de lin stuqué et peint, d’époque ptolémaïque, conservé au Hildesheim Pelizaeus-Museum, Allemagne
Médias
Homme égyptien prédynastique
Momie recouverte de ses « cartonnages »
Couteau en bronze de l’embaumeur Minmésout décoré d’une figure d’Anubis sous forme de canidé
Instrument pour introduire des produits d’embaumement dans les narines
Extrait du Livre des Morts d’Ounnefer, scène de la psychostasie
Vases canopes en bois peint
Momie de chat
Amulettes