Partie 3 : le Moyen Empire et les deux premières périodes intermédiaires

Chapitre II : le Moyen Empire et la réunification des Deux Terres

Amenemhat assure la succession de Montouhotep IV.

Amenemhat Ier

Reprise du pouvoir, contrôle du pays et réorganisation globale des ressources de l’Égypte

L’avènement de la XIe dynastie va être marqué par la volonté des Antef et Montouhotep de réunifier le pays qui avait été morcelé en d’innombrables chefferies et principautés autonomes.

Un mystère entoure Montouhotep IV Nebtaouyrê, le dernier des Montouhotep, qui semble-t-il règne environ sept ou huit ans, bien que certaines listes royales n’y font pas allusion.

Et pourtant, une source archéologique — des inscriptions du Ouadi Hammamat — nous apprend qu’une expédition vers le Sinaï entraînant 10 000 hommes venus de Haute-Égypte et 3 000 hommes de Basse-Égypte part à la recherche des meilleures roches pour réaliser des statues royales et un sarcophage. Cette expédition sous-entend une organisation sans faille de la logistique et de l’administration, menée de main de maître par — nous disent les textes — « le prince, le confident du roi, le vizir Amenemhat ». Et celui-ci ne va pas manquer d’éloges envers son roi, en précisant qu’une gazelle avait amené les hommes jusqu’à la pierre parfaite qui servirait pour le sarcophage du roi, ayant d’ailleurs mis bas à cet endroit, puis ayant fait pleuvoir jusqu’à remplir les puits restés jusqu’à présent à sec : « [le roi] pour qui il accomplit chaque jour ce qu’il désire ».

Un Amenemhat qui succède à Montouhotep IV

Montouhotep IV disparaît pendant environ cinq ans de toute la documentation dont on dispose à ce jour : était-ce une damnatio memoriae qu’aurait subi le roi suite à un évènement qui nous est inconnu ? Y’a-t-il eu une confrontation avec les nomarques qui avaient gagné en pouvoir et en autonomie ? Une maladie a-t-elle pu écarter le roi de la vie politique ?

Toujours est-il qu’un certain Amenemhat monte sur le trône après ces cinq années, vers le début du second millénaire av. J.-C.. Est-il le vizir de Montouhotep IV, qui n’aurait alors pas eu de fils légitime pour prendre sa suite ? C’est ce que pense la majorité des historiens et égyptologues, s’appuyant sur les grandes connaissances en matière de gestion du pays et des hommes que possédaient le vizir. Amenemhat le vizir a-t-il usurpé le trône pour devenir roi ? Probablement pas, comme l’atteste un tesson montrant conjointement les cartouches de Montouhotep et Amenemhat, ce qui écarte la prisé de pouvoir par la force. D’ailleurs, pour appuyer ce propos, Manéthon cite Amenemhat comme le dernier roi de la XIe dynatie. Toujours est-il qu’Amenemhat régnera pendant une trentaine d’années.

Amenemhat et la « Prophétie de Neferty »

Son nom, contrairement à celui de ces prédecesseurs, intègre le dieu Amon : « Amon-est-en-avant », dont le diminutif Ameny ou Imeny se retrouve dans la « Prophétie de Neferty ». Ce document, qu’on veut rédigé sous le règne « du bon roi Snéfrou », n’est en fait qu’une invention prophétique pour légitimer un retour à l’équilibre des Deux-Terres ; le roi prophétique va sortir le pays du chaos, de l’isefet — la Première Période Intermédiaire — et lui faire suivre la maât :

« Je te décris le pays à la manière d’un malade, car ce qui n’aurait jamais dû arriver est arrivé. On prendra les armes, et le pays vivra dans le trouble.

[...] Alors un roi viendra du Sud : Imeny — juste de voix —, fils d’une dame de Ta-Séty née dans Khen-Nekhen. Il prendra la couronne blanche, et il portera la couronne rouge ; ainsi il unira les Deux Puissances et satisfera les deux seigneurs, Horus et Seth, selon leurs désirs. »

Il persiste deux doutes sur ce document : d’une part toutes les versions que nous en connaissons datent précisément du règne d’Amenemhat, et d’autre part, il nous est impossible de savoir si le roi a fait adapter un texte plus ancien pour y faire entrer ses noms et origine.

Cependant, le texte nous précise que la famille du roi est originaire de Haute-Égypte, d’une ville nommée Khen-Nekhen située dans le premier nome d’Éléphantine, et que sa mère vient de Ta-Séty, une cité de l’actuelle Nubie égyptienne, le « Pays de l’Arc ».

Généalogie

Amenemhat né de Sésostris (Senousret) et de Neferet (Nofret), qui est mentionnée dans le temple funéraire d’Amenemhat.

Nul doute que la « Prophétie de Neferty » fait directement écho au programme politique et à la mise en place de nouvelles bases pour effectuer un changement du pouvoir radical, qui transparaît dans la titulature royale d’Amenemhat : Sehetepibtaouy (« Celui qui apaise le cœur des Deux-Terres »), Semataouy (« Celui qui unit les Deux-Terres »), Sehetepibrê (« Celui qui apaise le cœur de Rê ») et Ouhemmesout, c’est-à-dire « Celui qui renouvelle les naissances ».

Constructions

Amenemhat veille à la formation des scribes, qui assure la propagande royale et la diffusion des volontés royales ; les différentes missions dépêchées à travers le pays visent à l’apaisement des tensions et au contrôle des nomarques devenus trop indépendants. L’armée est réorganisée, et garantit la consolidation des frontières et des pays conquis ; l’Égypte se munit de forts sur son front oriental, notamment « les murs du Prince », ainsi qu’une forteresse en Nubie pour contrôler la frontière méridionale.

Dans le Fayoum, dans la cité de Shedet, Amenemhat fait édifier un temple à Sobek, garantissant l’exploitation de ces terres jusque là réservée au roi.

Dernière mesure, mais pas des moindres : il fait déplacer la capitale après l’an 10 de son règne près de l’actuelle Lisht, dans un nouveau lieu qu’il nomme « Amenemhat-qui-contrôle-les-Deux-Terres », [Imenemhat]Ikytaouy. Ce nouveau centre de contrôle va rapprocher la capitale du Pays des frontières qui jusqu’à là avait susciter plusieurs interventions militaires ; il devient plus aisé, s’il y a lieu, de contrôler les attaques ou les immigrations venant de la mer ou des pays du Nord-Est. La forteresse en Nubie, proche de Thèbes, devrait suffire à contenir les attaques du Sud.

Dans la grande tradition des pharaons, Amenemhat va faire ériger un temple funéraire et une pyramide au Nord du pays, malheureusement aujourd’hui en très mauvais état, ruinée, inondée et inaccessible.

L’enseignement d’Amenemhat

En l’an 29 de son règne, Amenemhat débute les préparatifs de sa fête-sed. C’est aussi à cette date que le roi va connaître un complot du harem, amenant directement à son assassinat.

C’est à travers le Conte de Sinouhé et L’enseignement d’Amenemhat, deux œuvres majeures de la littérature égyptienne, que l’on apprend les circonstances de cet évènement. Nous ne savons pas si cet ouvrage était également considéré comme un chef-d’œuvre par les Égyptiens eux-mêmes, mais il a inspiré Mika Waltari dans l’écriture de son roman Sinouhé l’Égyptien, qu’il replace au Nouvel Empire sous le règne d’Akhénaton.

Plusieurs sources existent concernant le Conte de Sinouhé : des ostraca et plusieurs exemplaires sur papyrus (l’un daté de la XIIe dynastie, plutôt complet, hormis le début ; le second, au Musée de Berlin, découvert en 1896 au Ramesseum, complet pour le début, et daté de la XIIIe dynastie).

Le document porte une mention de date, et malgré les citations parfois peu explicites, il fut sans doute correctement compris par les contemporains de l’époque d’Amenemhat :

« L’an 30, le troisième mois d’Akhet, jour 7. Le dieu pénétra dans son horizon[-akhet]. Le Roi de Haute et Basse-Égypte Sehetpibrê fut élevé au ciel, enveloppé dans l’astre solaire, la chaire du dieu se fondant en celui qui l’engendra. » Nous apprenons ici la mort d’Amenemhat, qui selon les grandes traditions mythologiques, rejoint le dieux.

« Le faucon s’envola avec ses chemsou [les suivants, ici le corps d’élite qui protège et encadre le roi] sans faire savoir cela à son armée. » Nous voici en présence d’une phrase en apparence étrange, mais qui ne fait que préciser que l’Horus sur Terre, le roi Amenemhat, s’envole en faucon, et que l’armée menée par le fils du roi, Sésostris, n’en a pas été informée, combattant à cet instant sur le front Ouest de l’Égypte ; de même, le vizir d’Amenemhat est dépêché en mission dans le Sud du Pays, loin du roi.

Sinouhé apparaît dans le récit aux lignes 23 à 27 : « Le noble prince, l’administrateur des districts du Souverain dans les terres des Sététyou, le courtisan royal véritable, celui qu’il aimait, le chemsou Sinouhé ». Le récit se poursuit par le retour de Sésostris, qui s’assure des funérailles de son père, mais aussi de monter sur le trône pour prendre sa succession.

L’enseignement d’Amenemhat, récit fait par le roi qui rapporte son propre assassinat, nous raconte comment il se trouva seul dans le palais, en vérité seul dans la pièce qu’il occupait, comment il fut assassiné lâchement, et comment le pays entier le pleura :

« La Résidence Royale était dans le silence ; les cœurs étaient dans l’affliction ; la Double Porte du Palais demeurait close. Les courtisans étaient prostrés [...] et le peuple poussait des cris de lamentation. »

Ce style de document original dans le récit — un mort raconte son assassinat dans un document qui se veut autobiographique — apporte une intensité et une morale qui lui valent bien le nom d’Enseignement : « Il [Amenemhat] parle en dévoilant des choses véridiques à son fils, le Maître de l’Univers [Sésostris, dont le titre ci-avant est d’ordinaire réservé à Rê]. »

Sur l’assassinat d’Amenemhat, digne d’un drame de Shakespeare, Sésostris, le brave fils qu’Amenemhat, amer, amène à se méfier de quiconque, revient en Égypte et s’assied sur le trône. Ici la fiction rejoint l’Histoire.